Supprimer l’ENA solution ou diversion ?

Au-delà du calcul politique d’E Macron dont on ne connait pas encore les ressorts, mais alors que l’on sait qu’il cherche à se rendre populaire en vue des prochaines élections de 2022 et quoi de plus populaire que de s’en prendre au temple de l’aristocratie d’Etat, que peut-on penser de la réforme proposée de l’ENA ?

Changer le nom des choses qui gênent est une démarche fréquente en politique mais elle est en général peu efficace et peut même se retourner contre son initiateur !

J’ai lu plusieurs opinions à ce propos favorables ou défavorables.

Certains invoquent l’héritage du général De Gaulle pour demander le maintien de l’ENA, d’autres proposent d’en revenir au recrutement direct par les ministères comme cela se pratiquait avant l’ENA !

En fait, il faut commencer par se poser la QUESTION :

Que reproche-t-on à l’ENA ?

Essentiellement de créer une élite qui a pris le contrôle de l’Etat et exerce le pouvoir  à son profit tout en étant déconnectée des réalités de terrain ; à tel point qu’elle en est devenue, aux yeux de l’opinion publique, une véritable caricature !

Il faut dire qu’en France, nous entretenons une culture maniaque du diplôme c’est à dire que sans le diplôme exigé pour la fonction,  vous ne pouvez pas exercer certaines fonctions ou responsabilités ; contrairement au Royaume Uni et aux Etats Unis ; lesquels font preuve de beaucoup plus de pragmatisme en la matière !

La principale remarque que l’on peut en faire est que cette culture, pratiquement unique au monde, fait que des jeunes jouent la totalité de leur carrière professionnelle sur une épreuve puisque la réussite au concours d’entrée à l’ENA constitue le sésame absolu qui vous ouvre la voie royale pour une carrière professionnelle assurée jusqu’à votre mort dans les plus hautes fonctions de l’Etat ; même si cette idée est largement surfaite car la plupart des anciens élèves sont de simples administrateurs civils ou des juges administratifs.

Mais il est vrai qu’il reste la caste de ceux qui sont sortis dans la botte, c’est à dire dans les premiers, qui choisissent les grands corps de l’Etat (inspection des finances ou conseil d’Etat) et qui trustent tous les postes non seulement dans l’administration mais aussi dans les cabinets ministériels et dans les entreprises publiques et … privées !

En effet,  les anciens élèves de l’ENA occupent de très nombreux postes dans les grandes entreprises françaises : toutes les grandes banques françaises, la moitié des grandes entreprises non financières sont dirigées par des gens issus de l’ENA !

Or, l’ENA ne devrait pas mener à ce type de cursus parce que, tout simplement, elle n’a pas été conçue pour cela ! Ce n’est pas une business school car la connaissance du droit administratif ne constitue en aucun cas un certificat de compétence en matière de gestion bancaire (par exemple) !

On comprend alors aisément qu’il y a quelque chose d’autre qui entre en jeu et qui permet à des personnes, dont la carrière était essentiellement de s’occuper de questions administratives, d’occuper des postes de direction au sein d’entreprises privées …

Certains anciens élèves sont recrutés essentiellement pour leur carnet d’adresses au sein de la haute administration afin de … faciliter le fonctionnement de l’entreprise surtout lorsqu’elle a une activité en rapport avec des marchés publics ou des entreprises publiques (connaitre les bonnes personnes), d’autres parce que nous avons cette fascination française pour le diplôme et que réussir le concours d’entrée est la preuve objective de l’intelligence des candidats … même si être une “bête à concours” ne constitue en aucun cas un certificat d’aptitude à la gestion d’entreprises.

La meilleure preuve est que vous pouvez chercher le nom d’anciens élèves de l’ENA qui auraient créé une entreprise. A ma connaissance, il n’y en a pas ! Ils se contentent de se glisser confortablement dans le poste déjà existant avec l’assurance de bénéficier de tous les avantages qui y sont attachés (y compris les parachutes dorés).

Le résultat n’est malheureusement pas à la hauteur de ces ambitions car on sait que la « gestion » purement administrative de l’économie française a abouti à de dramatiques décisions qui ont gravement porté atteinte au niveau de la compétitivité des entreprises, aggravé le chômage, mais aussi abouti à une dégradation catastrophique des finances publiques malgré une fiscalité massive …

Mais quand on a un président qui vous explique, devant la télé, que « ça ne coute rien puisque c’est l’Etat qui paie  … » (Hollande, président normal) on comprend qu’il y a un problème de compréhension du monde tel qu’il est réellement !

On connait aussi les travers de l’ENA : institutionnalisation de la pensée unique, pauvreté intellectuelle, croyance en l’efficacité absolue de l’Etat stratège et de ses hauts fonctionnaires (forcément).

L’ENA constitue de manière évidente un lieu de formatage de la pensée selon un mode bien connu typiquement mussolinien : « tout dans l’Etat, rien en dehors de l’Etat » !

Cela se sait moins, mais beaucoup d’énarques se trouvent actuellement sans poste mais sont payés et même extrêmement bien payés ; ce qui renforce l’idée d’une caste qui vit grassement sur le dos d’une population qui a le plus en plus de mal à joindre les deux bouts (voir les gilets jaunes).

Bien évidemment, aucune entreprise privée ne ferait cela parce qu’il s’agit d’un gaspillage sans nom de ressources qui sont de plus en plus rares mais on sait aussi que l’administration est un haut lieu du gaspillage, de l’absence de gestion mais aussi de l’absence de responsabilité.

L’administration dépense sans compter les impôts des français mais personne n’en est responsable pour autant !

C’est même exactement l’inverse puisqu’on ne compte plus les cas d’entreprises coulées par leurs dirigeants issus de l’ENA ; lesquels poursuivent pourtant tranquillement leur cursus au prix d’une impunité pour le moins choquante (ex : JY Haberer avec la retentissante faillite du Crédit Lyonnais).

On sait aussi qu’il existe une endogamie sociale au niveau du recrutement et on sait d’ailleurs très bien d’où viennent socialement les énarques : essentiellement des milieux les plus aisés ; ce qui est tout sauf un hasard car, sauf cas très exceptionnel, il est pratiquement impossible, même pour les plus doués, de tenter le concours d’entrée sans avoir bénéficié d’une formation spécifique au sein d’une école spécialisée et couteuse qui va vous apprendre tout ce que vous devez savoir à propos du concours et notamment du redouté Grand oral (qui est public) qui donne lieu à des scènes épiques de jeunes mis en difficultés intentionnellement face à un grand jury de mauvaise foi qui prend un malin plaisir à vous déstabiliser …

Et, pour les demoiselles, fondre en larmes n‘est d’aucune utilité …

Le concours, et son formatage préalable qui est finalement totalement contraire au principe d’une bonne éducation, reste une épreuve très difficile et très sélective qu’il faut aborder avec l’esprit d’un tueur !

Le résultat est néanmoins que des jeunes de 24 ans, qui ne connaissent absolument rien de la vie, se prennent pour les maitres du monde puisqu’on leur affirme ensuite qu’ils sont l’élite de la nation et qu’on va leur confier les plus hautes fonctions et les plus responsabilités les plus élevées … et ils en sont absolument convaincus !

 Quelle réforme

A partir de là, les réponses sont faciles. Mais leur mise en œuvre le sera beaucoup moins car il faudrait beaucoup de courage politique ; ce dont manquent cruellement nos politiciens professionnels ou fonctionnaires politiciens !

E Macron est issu de cette caste. Il ne la réformera donc pas parce l’essentiel de son pouvoir est assis sur cette corporation professionnelle qui l’a d’ailleurs choisi en 2017 et a fait en sorte qu’il soit l’élu !

Il ne faut donc pas se tromper de réforme …

Le changement de nom constitue un épiphénomène auquel il ne faut accorder aucune importance, car ce n’est pas l’ENA qu’il faut supprimer, ce sont les avantages indus que ses anciens élèves ont réussi à obtenir au fil des ans en noyautant le système à leur profit.

Les mesures sont simples :

-Suppression du statut de la fonction publique et l’emploi à vie. Il faut en revenir au recrutement par contrat de travail selon le droit privé ; ce qui sous-entend de pouvoir adapter les effectifs aux volumes de taches demandés . C’est inenvisageable actuellement.

-Interdire la pratique actuelle d’embauche en cdd avec titularisation 3 ou 4 ans plus tard ; ce qui permet de contourner toutes les règles de limitation des recrutements mais aussi interdire le recrutement “au tour extérieur” c’est à dire la nomination de copains “méritants” à des postes titulaires de la haute fonction publique. (au Conseil d’état notamment); pratique discrétionnaire qui tient du copinage et du “renvoi d’ascenseur”.

-Interdire aux fonctionnaires la possibilité de faire en parallèle de la politique tout en poursuivant une carrière administrative ; ce qui signifie la démission préalable obligatoire de la fonction publique avant de s’engager en politique.

-Interdire le pantouflage définitivement ; lequel fait la place belle au copinage et aux réseaux de relations. Le départ dans le privé doit obliger à démissionner de la fonction publique avec la perte de tous les avantages initialement reçus.

-Supprimer, mais c’est moins facile, les postes bidons, les sinécures grassement rémunérées (au CESE ancien conseil économique et social par exemple), les postes qui ne correspondent à aucun emploi et dont le seul but est de récompenser des amis ; compte non tenu du fait qu’il s’agit à la fois d’un gaspillage de ressources financières mais aussi humaines … (j’ai connu le cas d’un administrateur civil qui venait faire une heure de présence le matin et qui faisait l’agent immobilier au noir l’après-midi … à Paris bien entendu).

-Interdire qu’un fonctionnaire puisse poursuivre sa carrière fictivement et accumuler de l’ancienneté sans exercer la réalité de ses fonctions. L’exemple type en est J Chirac qui a fait de la politique toute sa vie mais a perçu une très confortable retraite de conseiller à la cour des comptes sans pratiquement jamais en avoir exercé la fonction.

En gros, il faut donc remettre l’administration à sa place.

Cela signifie qu’une personne qui s’engage dans l’administration doit savoir que c’est pour se mettre au service de l’Etat et du public ; pas pour en faire un tremplin pour une carrière politique ou managériale dans le privé . N’est-ce pas MM Giscard, Chirac, Fabius, Macron, Philippe, Castex, Hollande, Wauquiez et Mesdames Aubry, Royal et j’en passe ; aucun n’étant d’ailleurs issu des classes dites populaires !

Quelle issue ?

On ne connait pas les motivations réelles d’E Macron mais il est probable que sa « réforme » va déplaire aux membres du sérail. Il pourrait même le payer lors des prochaines élections de 2022 si l’oligarchie décidait de soutenir E Philippe qui est en train de faire entendre sa petite musique … et dont le retour sur le devant de la scène ne doit absolument rien au hasard …

En tout état de cause, il y a de fortes probabilités pour que cette pseudo réforme soit essentiellement un dérivatif à caractère populiste ou électoraliste.

On mettra un peu de diversité dans le recrutement, comme à Science Po Paris, mais il n’y aura pas de véritable changement parce que cela remettrait en cause trop de baronnies, trop d’emplois peu actifs mais aux salaires intéressants, trop d’avantages matériels dont déjà une retraite de bonne heure au meilleur taux …

E Macron devra aussi tenir compte de la résistance qui sera exercée par ces grands corps qui tiennent tous les rouages de l’Etat et peuvent neutraliser quelque réforme que ce soit qui irait à l’encontre de leurs intérêts et notamment d’une prospérité évidente exercée sur le dos des autres !

Par ailleurs, même en adoptant les mesures radicales préconisée, il n’est pas sûr d’arriver à vaincre un système bien installé, bénéficiant de réseaux de relations qui tiennent de la toile d’araignée … les anciens élèves, le copinage, les carnets d’adresses, tout cela a un prix qu’il facile de monnayer lorsqu’on se trouve à la bonne place …

On ne se débarrasse pas aussi facilement d’une caste technocratique qui tient tous les rouages de l’Etat et qui pourrait rappeler à E Macron : Qui t’a fait roi ?

Car, le propre de toute oligarchie au pouvoir est de vouloir se maintenir envers et contre tout dans sa position favorable et même de l’améliorer ; un peu comme c’était le cas pour la noblesse sous l’ancien régime.

On sait ce qu’il en est advenu …

Bien cordialement à tous !

Licence de publication : La reproduction de cet article est autorisée à la condition de le reprendre en totalité, d’en rappeler l’auteur ainsi que le site originel de publication.

Dominique Philos

A propos Dominique Philos

Navigateur, né en 1958, après un DEA de droit commercial de l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne, je suis devenu Conseil Juridique, spécialisé en droit des affaires et fiscalité. L'Etat ayant décidé l'absorption des Conseils juridiques par les avocats, j'ai poursuivi mon activité en tant qu'avocat en droit fiscal et droit des sociétés spécialisé ... en divorces ; jusqu'à ce que je sois excèdé par les difficultés mises à l'exercice de mon activité professionnelle. J'ai démissionné du Barreau en 1998 et partage désormais ma vie entre la France et la Grèce. Européen convaincu, persuadé que le libéralisme est la seule option possible en matière économique, soucieux du respect des libertés individuelles, je suis un libertarien qui déteste l'Etat et son administration tentaculaire.

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3 thoughts on “Supprimer l’ENA solution ou diversion ?

  1. Le fonctionnement de l’ENA n’est que le résultat d’un mauvais management et de comportements de combines, d’abus de pouvoir en France, donc changer de nom ou voir le supprimer ne changera rien.

  2. Dominique,
    Tu oublies que l’ENA est le temple de la mise en œuvre, au plus haut niveau, de l’égalitarisme.
    Si l’élite de l’ENA prend immédiatement le pouvoir de redistribution à Bercy dès sa sortie de l’école, ce n’est pas par hasard.
    Macron vise-t-il l’affaiblissement de la religion égalitariste en supprimant son Vatican, en affaiblissant ses clercs ? Ce n’est pas impossible.

    1. Egalitarisme …
      Pour les autres alors !
      Parce que cette élite est tout à fait … Élitiste.
      Ils sont, à leurs yeux, ceux qui savent, ceux qui méritent, ceux qui doivent décider pour le bon peuple qui n’y comprend rien ; à tel point que bien souvent les règles applicables à ce dernier ne les concernent pas !
      Ils sont beaucoup plus adeptes du pillage en bande organisée avec pour bras armé Bercy !

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