J’ai vu sur les réseaux la vidéo d’une charmante jeune femme (Tatiana V) nous affirmer que le Plan c’était formidable et que la France a commencé à s’écrouler à partir du jour où nous n’avons plus eu de Plan. Nos orientations stratégiques, économiques et politiques de la nation auraient été perdues depuis l’abandon du Plan …
Au-delà de l’aspect incantatoire de ces affirmations, cette vidéo soulève la question de l’efficacité de l’administration à travers l’instrument du Plan.
Qu’est-ce que le Plan ?
Le commissariat général au Plan ou commissariat général du Plan (CGP) est une institution administrative française qui a existé de 1946 à 2006. Il y a eu, en tout, onze plans, d’une importance variable, chargés de définir, de manière indicative, la « stratégie » économique du pays.
Toutefois, le Commissariat au Plan n’a pas disparu en 2006. Il changé de nom pour devenir le CAS (Centre d’analyse stratégique) puis France Stratégie en 2013. Il est revenu sur le devant de la scène lorsque différentes administrations fusionnent, en 2025, pour devenir le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan.
Ainsi donc, et conformément aux habitudes françaises, et contrairement à ce qu’affirme la demoiselle, ces administrations n’ont jamais disparu, elles ont seulement changé de nom … même si, au cours du temps, le Plan a perdu de son importance, toute relative d’ailleurs.
Le ressenti historique du Plan et une histoire oubliée
Les années 50 et 60, surtout après la fin de la guerre d’Algérie, ont été celles du plein emploi et de la croissance dite des 30 glorieuses (qui n’ont pas duré 30 ans) avec des taux annuels de croissance de plus de 5% l’an en moyenne.
Tout cela grâce au Plan ?
Pas vraiment surtout que tout s’est bloqué à partir de 1974 et du premier choc pétrolier. A la première difficulté, le chômage de masse est apparu et il ne nous a plus jamais quittés si ce n’est grâce à la manipulation des statistiques afin de camoufler l’ampleur d’un problème que nos dirigeants, issus de la haute fonction publique, ont été incapables de résoudre.
La vérité historique, aujourd’hui oubliée, est que la France de 1945 était totalement ruinée ; fatalement, on ne pouvait que faire mieux en décidant de se retrousser les manches !
Le constat, à l’issue de la seconde guerre mondiale, était celui de destructions massives et de carences très importantes en rapport direct avec une occupation allemande qui s’était traduite par un véritable pillage économique des productions agricoles et industrielles mais aussi des structures industrielles démantelées parce qu’elles ne répondaient pas aux besoins économiques de l’occupant, voire même carrément démontées et transférées en Allemagne ; le tout sous l’autorité de … l’administration française !
Oui, vous avez bien lu, car, il ne faut pas oublier que l’administration française a collaboré avec beaucoup d’efficacité avec l’occupant nazi … par le biais de structures ad hoc ; à tel point que les historiens parlent de coentreprise ! L’appareil productif français a été entièrement tourné vers les besoins allemands et on a oublié que l’industrie automobile a fourni à l’occupant 60 % puis 70 % de sa production et que pour l’industrie aéronautique, il s’agissait de la totalité.
On était en pleine … planification économique et d’ailleurs le Plan remonte à l’administration de Vichy (1940-1944) ; ce qui nous renvoie en fait à une réalité peu glorieuse mais néanmoins peu connue qui coïncide aussi avec la prise de pouvoir par les membres de la haute administration. N’oublions pas que la création de l’Ena est aussi une idée vichyste dont le modèle initial a été l’école des cadres d’Uriage.
Ainsi donc, après avoir contribué à ruiner le pays, la haute administration française a contribué à son redressement après-guerre …
Il ne faut pas non plus oublier que la Résistance n’est pas venue d’en haut mais bien de la base de la population et que, s’il y a eu relativement peu de poursuites à l’encontre des hauts fonctionnaires, c’est parce que le général De Gaulle a estimé qu’il avait besoin d’une structure administrative pour tenir et faire fonctionner le pays …
En 1946, le plan était de reconstruire les infrastructures détruites (ponts, voies ferrées, routes, immeubles d’habitation détruits par milliers …) et les tickets de rationnement n’ont disparu qu’en 1949.
Efficacité de l’action publique à travers le Plan
Les résultats des différents plans s’avèrent extrêmement variables et le seul vraiment efficace a été le premier, appelé plan Monnet de 1946 qui était essentiellement une technique d’organisation des pénuries par la redirection des ressources vers les secteurs jugés prioritaires.
Néanmoins, il ne faut toutefois pas trop exagérer l’efficacité de l’action du Plan car la France n’est véritablement sortie de son marasme persistant qu’après l’obtention, par le biais du plan Marshall américain, sur la période du 3 avril 1948 au 30 juin 1952 plus de 2,7 Mds de dollars de l’époque (ce qui est colossal) d’aides. Ce plan Marshall a permis d’importer des produits agricoles et alimentaires et de réduire considérablement le rationnement, mais aussi de reconstruire et d’investir dans des secteurs économiques, en somme relancer l’économie d’une France, alors complètement à l’arrêt mais qui commençait à s’épuiser dans de ruineuses guerres postcoloniales (Indochine de 1945 à 1954 décidée par le gal De Gaulle au nom du prestige de la France), Algérie de 1954 à 1962.
Si à une époque la planification pouvait avoir un sens, notamment pour engager des grands travaux d’aménagements (centrales nucléaires, urbanisme, transports, informatique), cette époque est en fait révolue.
Une vision fantasmée de l’efficacité de l’Etat
La question qui se pose, derrière l’affirmation de la nécessité du Plan, est : pourquoi un Plan et pourquoi constater que si tout va mal c’est pour réclamer toujours plus d’administration en pensant que parce qu’il y aura plus d’administration tout ira mieux ?
Sans surprise, le Plan français présente de grandes analogies avec la planification bureaucratique qui était en vigueur dans les régimes communistes (URSS) à l’économie administrée … et leur succès n’a jamais été au rendez-vous de l’histoire !
Il faut savoir que l’industrialisation de l’URSS, voulue par Staline, a eu lieu dans des conditions effroyables et à un prix exorbitant ; notamment avec l’Holodomor entre 1932 et 1934 dont le principe était la confiscation totale des céréales des paysans en vue de les exporter et recueillir des devises permettant d’acheter les machines que l’URSS ne savait pas fabriquer. Les principales victimes de cette industrialisation ont été les Ukrainiens avec environ 4 millions de morts de faim !
En fait, le Plan, dans le cadre d’une économie de marché fonctionnant normalement, n’est pas et ne peut pas être efficace car :
-l’administration n’obéit pas à l’économie de marché ; c’est une organisation hiérarchique très lourde voire pesante … qui n’a aucune réactivité et ne modifiera pas ses objectifs même si cela se passe mal tant que l’ordre hiérarchique n’aura pas été donné d’arrêter. De ce fait, tant que le sommet de la hiérarchie n’a pas pris conscience des erreurs commises celles-ci continuent à se produire.
-l’administration fonctionne dans un système artificiel dont les revenus sont assurés par la contrainte (impôts) et qu’elle ne subit pas les aléas économiques. On en a la preuve éclatante avec la situation actuelle avec un pays au bord de l’effondrement mais qui continue d’augmenter la pression fiscale ; comme si payer toujours plus d’impôts allait améliorer une situation dont on sait qu’elle est due à une fiscalité abusive et à une administration trop intrusive.
-l’administration, colonne vertébrale du Plan, fonctionne sans notion de coût ; ce qui est un handicap magistral. Lorsqu’une entreprise privée voit que ça ne va pas, elle va modifier son comportement et ses produits pour s’adapter au marché ; c’est une question de survie ! Pour l’administration le réflexe est qu’on rattrapera les pertes et les bévues avec les impôts futurs à collecter ; et si les boulettes augmentent … on augmentera les impôts !
– l’Etat stratège est une fable car c’est un mauvais prévisionniste qui obéit à des objectifs politiques et ses fonctionnaires ne connaissent rien au fonctionnement de l’économie en entreprise ; ils sont donc les plus mal placés pour donner des instructions économiques à ces dernières.
-il y a eu quelques loupés magistraux dont le plus notoire est le désormais fameux Plan calcul.
-le Plan des années 90 et 2000 a été de délocaliser l’industrie pour n’avoir plus que des usines sans ouvriers (sic). De producteurs, nous sommes passés lentement à acheteurs des produits à bas cout produits par des ouvriers sous-payés situés en Chine ! le gain en pouvoir d’achat a été immédiat au prix d’un chômage de masse et d’une inadaptation du système économique qui, faute d’emplois et afin de maintenir la paix sociale, n’a eu d’autre choix que de distribuer de plus en plus d’aides sociales !
-les plans soviétiques n’ont été des succès que dans le discours propagandiste des dirigeants de l’URSS alors que les résultats réels étaient faussés par des statistiques trafiquées par les acteurs économiques afin de camoufler des échecs qui étaient punis, au mieux, du goulag et au pire d’une balle dans la nuque !
Les causes réelles de la dégradation française
Ces causes sont connues et documentées : dépense publique excessive, surendettement, pression administrative, rigidité administrative et sociale, fiscalité trop lourde, trop de normes, trop de codes (travail, environnement, …), mauvaises options politiques (énergies renouvelables), système économique basé sur la consommation et non sur la production, trop de revenus de substitutions à travers les aides sociales, incompétence des décideurs qui ont délibérément ignoré la règle de Laffer !
Car, trop d’impôts tuent l’impôt car l’impôt est un prélèvement sur la richesse du pays assurée par la production notamment industrielle qui se réduit sans cesse (il n’est qu’à voir le déclin fantastique de l’industrie automobile) ! Le problème est évidemment que les actifs productifs étant de moins en moins nombreux, la part de gâteau à prélever au nom de la solidarité et autres billevesées diminue sans cesse et la confiscation fiscale ne peut donc qu’augmenter.
Dans ces conditions, croire que toujours plus d’Etat va résoudre les problèmes de la France, que ce soit avec le Plan ou France stratégie, est une erreur fondamentale qui relève de l’absence de réflexion et de l’aveuglement idéologique.
Et pourtant, à force propagande, beaucoup de français sont étatistes par réflexe sans vraiment savoir pourquoi alors que l’Etat n’a jamais protégé personne hormis les membres de la caste des hauts fonctionnaires qui contrôle le système mais qui fait en sorte de faire croire qu’elle agit pour le bien de tous. De ce point de vue, d’ailleurs, ce Plan-là est une véritable réussite …
L’idéologie ne sauve pas le Plan !
Par ailleurs, si le Plan n’est absolument pas un système infaillible, il peut revêtir des formes diverses ; et, contrairement à ce qui a été affirmé, le Plan n’a pas disparu ; on peut citer en vrac :
-L’électrification forcée des voitures décidée par le gouvernement a tout d’un Plan … foireux critiqué même par la Cour des Comptes !
-La PPE3 (programmation énergétique pluriannuelle) est bien un plan … tout aussi foireux.
-les différents plans de réindustrialisation (Choose France, Start up Nation) … brandis par E Macron qui ne sont que des slogans politiques sans aucune valeur … et des échecs flagrants !
En fait, à bien y regarder, le Plan n’a pas disparu car l’Etat dégaine sans arrêt des Plans …
Cette glorification du Plan est en fait une ode à l’administration et à l’Etat stratège alors que l’analyse des faits montre que cette vision n’est pas conforme à la réalité !
Le message caché, derrière les affirmations formulées par la demoiselle, est de 3 ordres de la part d’une personne persuadée des bienfaits de l’étatisme :
-le piège de l’illusion avec un inconscient ramenant au gaullisme et à l’époque où tout allait bien en France ; ce qui est évidement totalement faux car la réalité historique était celle d’une économie française, à la sortie de la guerre, extrêmement fragile et essentiellement agricole.
-faire croire à l’action vertueuse de l’Etat ; ce qui est bien évidemment une illusion car l’Etat est un bandit qui change les règles du jeu, abuse et trompe les gens ; sans compter une corruption endémique de la haute administration liée à des conflits d’intérêts qui ne sont jamais sanctionnés.
-accessoirement une vision souverainiste qui affirme qu’avec le Plan la France était vraiment souveraine !
Seulement, il n’y a rien de plus trompeur qu’une « analyse » idéologique !
Cette défense du Plan s’avère donc doublement fausse et ici 2 options s’ouvrent à nous :
-soit elle relève d’une analyse défaillante qui est basée sur les conséquences et non sur les causes car elle attribue à la disparition du Plan, dont l’efficacité n’est même pas prouvée, la dégradation de la situation de la France sans rechercher s’il n’y a pas d’autres causes à cette dégradation !
-soit, plus probablement, elle relève d’une vision idéologique basée sur le souverainisme et la puissance de l’Etat.
Bien cordialement à tous !
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