Tous les articles par Yves Marchand

L’empoigne

Bien sûr, n’importe qui comprend que Zemmour, Ciotti, Mélenchon ou Le Pen soient détestés de leurs adversaires.

On comprend bien aussi que ceux qui les adorent, détestent donc Macron, Pécresse ou Jadot.

Tout le monde comprend que Zemmour déteste Mélenchon, et inversement.

Mais on comprend mal la détestation des Pécresse/Bertrand pour Macron et aussi mal, la détestation de Le Pen pour Zemmour et celle de Mélenchon pour Hidalgo.

C’est que tout cela est très compliqué.

Se mêlent confusément – pour ce qu’il en reste – les oppositions idéologiques ( les plus nobles), les haines recuites (les plus viles), les jalousies (les plus mesquines), les ressentiments (les plus durables), et puis tout simplement les antipathies physiques (gouvernées paraît-il par la chimie) rendant incompatibles un corps avec un autre.

La démocratie a fait litière de l’espérance qu’elle portait. Elle est devenue pragmatique.

Le combat pour tous s’est transformé en combat pour quelques-uns,  destiné d’un côté à répondre aux besoins immédiats de l’électeur « ici et maintenant » et, de l’autre, à offrir la victoire à des clans d’intérêts particuliers.

Faute de rêve, elle a sombré dans la démagogie et dans le populisme.

Alors que c’était sa raison d’être, la construction de l’avenir n’a plus cours. Elle est du domaine de l’imaginaire et par conséquent du domaine purement intellectuel, c’est-à-dire extrapolitique.

Et si, par extraordinaire un discours, comme le discours européen, échappe à la contingence, il est qualifié de « hors sol » ou de déconnecté du réel, discrédité et méprisé par les adeptes médiatiques de solutions imposées par des slogans primaires.

Pendant ce temps, des régimes autoritaires préparent l’avenir, leur domination sur le monde libre et construisent avec leur politique l’asservissement de l’individu par un clan.

La liberté individuelle reste le fondement de la démocratie. C’est en cela qu’il faut persister à la défendre, malgré ses immenses défauts.

Mais on la défend bien mal, à la veille de cette élection présidentielle, lorsque les cancrelats médiatiques préfèrent mettre en avant des oppositions factices de personnes et d’égos plutôt que de mettre en lumière les trois modèles qui s’affrontent, réduits désormais à leur plus simple expression : la défense de la liberté individuelle dans le respect des droits de l’homme contre le Tout Pour Ma Gueule dans une société fermée et la disparition de l’individu au profit du collectif.

Et tout aussi mal lorsque les candidats préfèrent dénigrer leur presque semblable plutôt que d’affirmer leur propre originalité.

Une campagne électorale n’est certes presque toujours qu’une bataille de chiffonniers.

Mais curieusement, ce sont, cette fois, les chiffonniers du même gourbi qui se battent entre eux…

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Mon nombril

« La conscience nous permet de voir ce qui est bien et ce qui est mal » expose un « cahier de morale » daté de 1950, retrouvé par hasard dans un vieux carton de déménagement.

Cela fleure bon les maximes reprises chaque matin par l’instituteur, en lettres calligraphiées à la craie, sur le tableau noir.

Plus loin, on peut lire : « Si misérable que l’on soit, on peut toujours éprouver la joie de faire plaisir aux autres », et plus loin « Dévouez-vous sans rien attendre. Il faut penser aux autres plus qu’à soi-même. » Ca sent l’encre violette et les encriers en faïence blanche insérés dans leurs emplacement creusés à leur diamètre en bordure du pupitre incliné.

Certes, le style en est naïf, vieillot, prescripteur et, pour tout dire, moralisateur.

Mais au-delà du style, le fond de ce manuel d’écolier, bible des hussards noirs de la République, empreint de morale laïque héritée de morale chrétienne, met le doigt sur la solidarité, préoccupation majeure de la France de l’après-guerre.

Les « Rouges » et les « Blancs » visaient le même objectif, altruiste, solidaire, tourné vers un avenir qui, après l’horreur, ne pourrait qu’être que meilleur. Et pour nourrir cet objectif, une conscience collective puissante fondée sur la conscience individuelle, avec en arrière-plan, l’œil de Caïn perçant sous la légende des siècles de Victor Hugo, héraut de la République.

Le « Prends bien soin de toi » formulé aujourd’hui à tout bout de champ à la manière du « bonne dégustation ! »,  d’un serveur de restaurant aussi indifférent qu’apprêté, a remplacé le « penser d’abord aux autres » jadis présent dans tous les esprits mais jamais prononcé, un non-dit de pudeur.

Ce qu’on faisait, on le pensait, sans le dire. Ce qu’on ne fait pas, on le dit, sans le penser.

La formulation du « Take care » à la française, même creuse, est révélatrice.

Le souci de soi, de sa santé, des risques courus, de ce qu’il faut éviter pour ne pas perturber un train-train ennuyeux, l’emporte sur tout. Mille fois s’ennuyer plutôt que de risquer l’écueil. Assurance tous risques et principe de précaution.

Il n’y a plus de « Rouges » ni de « Blancs ».

Il n’y a que des prescripteurs de remèdes de bonnes-femmes censées vous apporter la sécurité, une religion animiste censée combler votre désir d’identification à la planète et une vague philosophie hindouiste censée vous apporter la sérénité.

« Tout pour ma gueule » ou TPMG, dit-on à présent.

Le contraire de tout ce que nous avons appris lorsqu’on nous couinait dans les oreilles « Tu n’es pas le nombril du monde ! »

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SOURIRE

Un billet que j’aime bien, d’Yves Marchand, H.D.

Nous nous prenons vraiment trop au sérieux. Imbus de nous-mêmes – on ne sait pourquoi – l’humour et l’auto-dérision ont cédé la place au sarcasme et à la lourdeur. Un « relou »renforcé – on n’est jamais assez prudent – par un emoji qui prémunit l’auteur d’ une « vanne » (rien que le mot est vulgaire) contre l’incompréhension de son interlocuteur. Le tout s’achevant dans la complicité d’un rire gras.

Adieu légèreté, humour et allusion discrète, soucieuse de ne pas blesser mais tout au plus d’égratigner, à charge de revanche…

L’univers se prend au sérieux. En tête, les grands de ce monde et ceux qui prétendent en devenir les maîtres. Tous nous présentent un visage de circonstance. Et seule alternative à leur sinistrose, ils s’esclaffent ou ricanent, comme si d’un seul coup, perdant tout maintien, ou pris de boisson, ils se laissaient aller à la gaudriole.

Peut-être alors décompressent-ils, ou prennent-ils conscience de la vanité des mots qu’ils prononcent. Les ricanements de Trump, les fous rires de Clinton et de Ieltsine, et plus récemment les franches rigolades de Boris Johnson nous ont fait découvrir les clowns qui percent sous les puissants.

Seule échappe à ce carnaval de figuration la plupart des dirigeants asiatiques. Question de culture.

Les dictateurs classiques, du liquidateur Kim Jong-un aux frères Castro, en passant par le sinistre Poutine, ne font pas exception à ce ridicule.

Quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, tous ces gens ignorent le sourire. Qu’il soit signe d’empathie et de sincérité, ou d’ironie et de duplicité. Ils ne connaissent en dehors des mots que le rire de corps de garde.

Alors que tout dépend du sourire qui se passe de mots.

Après une longue carrière au service des mots, de prétoires en tribunes diverses, j’ai récemment – il n’est jamais trop tard – fait l’expérience d’un dialogue sans mots. Ou, devrais-je dire, d’un monologue ponctué de sourires en guise de réponses. On peut tant dire par un sourire… Et c’est tellement moins bruyant ! Seulement voilà, contrairement aux mots, le sourire exige l’écoute réciproque. On s’écoute quand on s’aime. Et le sourire est acquiescement.

Les mots virevoltent, se bousculent, se heurtent, se hachent, se murmurent, se hurlent, s’effacent et puis, s’oublient. J’ai honte d’en avoir tant dit.

Le sourire, lui, s’installe, transfigure celui qui le fait et s’imprime à jamais dans la mémoire de qui le reçoit. Rien de plus beau qu’un sourire d’enfant et de plus émouvant qu’un sourire de malade.

Sourire d’affection, de mépris, de sarcasme ou d’ironie, plus fort que toute déclaration, il est révélateur de la pensée.

Tandis qu’on s’interroge sur la sincérité des mots.

C’est le sourire qui engage, pas les mots.

C’est lui qu’il faut croire.

Méfions-nous du verbe qui tente de dire plus que le sourire.

Il dissimule la duplicité.

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