Les Européens n’ont pas prévu qu’ils devraient se défendre !
Les pères fondateurs de l’Europe avaient une idée forte : empêcher les guerres entre Etats européens. Ils y sont parvenus. Mais ils n’avaient pas prévu qu’il pouvait y avoir des guerres en dehors de l’Europe, et que les Européens en seraient forcément affectés. C’est ce qui se passe en ce moment. Tout occupés à leurs échanges commerciaux et à leurs systèmes sociaux, les Européens n’imaginaient pas que les Etats-Unis allaient leur faire défaut et qu’ils se retrouveraient dans l’obligation de se défendre eux-mêmes. C’est-à-dire de se réarmer et, à cette fin, de dépenser moins en avantages sociaux. Le débat est tranché en théorie, mais en fait il est loin de l’être, car rien n’est plus difficile que de priver des peuples de commodités qu’ils croyaient là pour l’éternité.
Il est probable que l’Union européenne ne résistera pas à la nouvelle donne politique et diplomatique. Chaque Etat voudra réarmer l’ensemble à sa manière, et on se disputera sans cesse jusqu’au moment où les uns et les autres partiront chacun de leur côté. C’en sera fini de l’Europe puissance, qui n’a jamais existé mais qui aurait pu voir le jour si les Etats s’étaient débarrassés du fardeau social, qu’ils trainaient inutilement depuis un siècle et demi et que les dirigeants de l’Union avaient décidé de déposer en signant, en 1986, le traité dit de l’Acte unique, parce qu’il rassemblait tous les traités précédents en un seul, et surtout qui créait un grand marché intérieur où régnait la concurrence dans tous les domaines, y compris en matière sociale, ce qui mettait un terme au monopole des organismes sociaux et libérait l’économie de l’Union.
L’Europe puissance pouvait donc naître à partir de la signature de ce traité, et s’il n’en fut rien, c’est à la France qu’on le doit. C’est bien le pire cadeau que notre pays ait jamais fait à ses partenaires. Pourtant, nous avions pris le bon tournant en adoptant l’ordonnance du 1er décembre 1986 qui traduisait en termes nationaux les dispositions européennes de l’Acte unique. Mais c’était sans compter sur la haute administration française, en la personne d’Edouard Balladur, énarque et ministre des finances, qui, par une nuit sans lune, fit adopter au Sénat un texte qui excluait la Sécurité sociale des atteintes de l’ordonnance sur les prix et préservait donc son précieux monopole. J’organisai une gigantesque fronde des députés, qui avaient été élus pour en finir avec ce monopole, mais rien n’y fit. En France, un député ne peut rien contre un fonctionnaire.
Le danger, pour l’administration française, résidait dans l’éventuelle action de la Commission européenne, qui devait veiller à l’application des directives issues du Traité, ce qui condamnerait forcément le monopole. Une discrète négociation bruxelloise aboutit au compromis suivant : la France transposerait les directives, mais ne les appliquerait pas, ce qui permettrait à la Commission de répondre à nos protestations et à la presse qu’elle laissait les tribunaux français juger de la violation des dispositions européennes. C’était évidemment contraire au cahier des charges de l’exécutif bruxellois, mais cela lui permettait de botter en touche sans encourir de sanction.
Depuis, ceux qui se libèrent du joug social – et ils sont nombreux – doivent en passer par les persécutions administratives et judiciaires que la France a su si parfaitement organiser. Sans notre soutien, beaucoup auraient dû renoncer, mais notre combat était efficace et a sauvé des centaines de milliers d’entreprises. Pendant ce temps, les autres Etats européens profitaient de la mauvaise foi des gouvernements français pour appliquer les directives à la petite semaine. La France avait gagné contre l’Europe, mais l’Europe était foutue !
Evidemment, je n’avais pas prévu trente ans à l’avance que Donald Trump deviendrait président des Etats-Unis et bouleverserait la donne politique, mais même si je l’avais prévu, personne ne m’aurait cru. Et le règne de la Sécurité sociale put se poursuivre sans autre difficulté que notre opposition acharnée qui n’avait pas d’autre motif que l’instauration en Europe d’une économie et une société libérées du fardeau insensé que le communisme l’avait obligée à supporter.
La dissidente roumaine Doina Cornea disait que si les opposants au communisme avaient été non pas mille, ni cent, mais cinq, ils auraient gagné beaucoup plus tôt. Nous, nous ne nous sommes pas frottés au communisme proprement dit, mais à sa version orchestrée par l’administration française. Nous étions beaucoup plus de mille, et même que cent mille, mais en France, pour vaincre définitivement l’administration, il faut une révolution féroce. A défaut, il nous a fallu une immense détermination et aussi beaucoup de patience. Mais aujourd’hui, le but est atteint, l’instance judiciaire suprême ayant fini par céder.
Un de mes amis m’a demandé : « Si ton combat était à refaire, est-ce- que tu le referais ? » Je lui répondis : « Hélas oui ! Non par entêtement, mais par amour pour mon pays, qui mérite mieux que ce système primitif et mortifère. Et surtout qui ne conservera ses chances dans le monde moderne que si des citoyens courageux le débarrassent de tout ce qu’il trimbale de vieillot et d’inadapté ! »
Claude Reichman
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