Sur la route allant vers la petite fête de nos soixante ans de mariage, nous nous sommes arrêtés chez des amis à Arcachon.
C’était une de ces soirées de septembre où le ciel est bleu, la température encore estivale et où l’Océan apaisé prend des forces en vue de ses énervements tempétueux de l’hiver.
Il ne fallait pas rater le coucher de soleil et les tapas au bar de La Corniche, l’invraisemblable établissement rénové par Philippe Starck, mitoyen de la dune du Pilat, surplombant l’Océan, le banc d’Arguin, le cap Ferret et la passe d’entrée dans le bassin.
Nous y étions.
Il a fallu un peu de patience pour profiter de la libération d’une des tables posées directement à l’extrémité de cet extrême site, à vingt ou trente mètres au-dessus des eaux.
Installés, est arrivé Louis, un jeune étudiant d’un lycée hôtelier de Lyon, dont les dons sont tels qu’il est facile de prévoir que les palaces du monde entier s’arracheront ses compétences, en gestation, de chef de rang.
Et là, soudain, quatre amis oublient la réalité, la souffrance, le calvaire du poids de la pesanteur globale. Celle de la terre, de la vie, de la mort, du pire, qui nous est conté, grossi, détaillé et asséné jour et nuit, à toute heure et en tout lieu. Dont on n’échappe d’ordinaire que par l’exclusion ou, au contraire, la satiété.
C’est dans ces conditions et pendant plus d’une demi-heure que le fou rire nous a saisis.
Imaginez, à 82 ans, revivre, 67 ans plus tard environ, pendant une demi-heure, un de ces fous rires réservés aux adolescents de 12 à 18 ans, quand se libère naturellement cette distance entre l’être que l’on n’est pas encore et le néant dont on sort brièvement pour y retourner bientôt.
Ce fou rire fait de la moquerie de soi-même, auquel n’ont droit que quelques privilégiés que des forces supérieures choisissent sans doute dans les mêmes conditions que les statues de l’île de Pâques.
Ce fou rire qui n’a ni raison, ni motif, et toutes les raisons et tous les motifs, qui vous met en prise directe avec on ne sait quoi, d’où vous ressortez épuisé et surpris.
Putain que ça fait du bien.
Bien à vous. H. Dumas
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