Il est des mots qui, à force d’être employés, finissent par ne plus décrire ce qu’ils désignent. Ils le jugent.
« Capitalisme » et « capitaliste » sont de ceux-là.
Ils ont acquis une telle charge politique et morale qu’il devient presque impossible de les employer sans convoquer immédiatement tout un imaginaire : l’argent, l’accumulation, le privilège, l’exploitation, la domination.
Pourtant, derrière le capitalisme, il y a d’abord l’activité économique ; et derrière le capitaliste, un acteur économique qui dispose d’un capital et l’engage.
Or le capital n’est pas le but de l’économie. Il en est un moyen.
Imaginons que nous ayons fait subir le même sort à la politique.
La démocratie a besoin d’électeurs et d’élections. Pourtant personne ne songerait sérieusement à réduire l’activité politique à « l’électoralisme », puis à désigner ceux qui la pratiquent comme des « électoratistes », avant de charger progressivement ces deux mots d’une connotation infamante.
Ce serait absurde.
Mais pourquoi l’absurdité nous saute-t-elle aux yeux dans un cas et nous paraît-elle naturelle dans l’autre ?
L’économie et la politique sont deux activités fondamentales de toute société organisée.
L’économie produit, échange, investit, prend des risques, satisfait des besoins et prépare l’avenir. Pour cela, elle a notamment besoin de capital.
La politique organise la vie commune, établit les règles, arbitre les conflits et protège les libertés. En démocratie, elle a besoin du suffrage et donc des électeurs.
Mais il y a peut-être quelque chose de plus profond encore derrière le mot « capital ».
Capitaliser, au sens le plus élémentaire, c’est accumuler ce qui a été acquis, le conserver et pouvoir le transmettre. Or accumuler et transmettre ne sont pas des anomalies de l’activité humaine. C’est le principe même de sa continuité. Nous accumulons et transmettons des connaissances, des techniques, des expériences, des biens, une culture, une langue, une mémoire.
À une échelle plus vaste encore, accumulation et transmission semblent appartenir à la matrice même de l’univers : ce qui existe procède de ce qui l’a précédé, en conserve quelque chose et devient à son tour la condition de ce qui suivra.
Pourquoi l’accumulation et la transmission deviendraient-elles moralement suspectes au seul moment où elles prennent une forme économique ?
Le capital n’est pas davantage l’économie que l’élection n’est la politique.
Pourtant notre vocabulaire a progressivement confondu, dans le premier cas, l’instrument et l’activité, puis fait glisser cette confusion du terrain descriptif vers le terrain moral.
Ce glissement n’est pas innocent.
Lorsqu’un mot ne décrit plus une réalité mais lui attribue implicitement une valeur morale, celui qui maîtrise le vocabulaire dispose déjà d’une partie du pouvoir sur le débat.
Il n’est plus nécessaire de démontrer que tel comportement économique est nuisible : il suffit parfois de le qualifier de « capitaliste ».
Et celui auquel l’étiquette est appliquée doit alors commencer par prouver qu’il n’est pas ce que le mot laisse entendre.
Voilà peut-être une étrange victoire du vocabulaire sur la raison.
Je ne prétends pas régler ici une question qui traverse plusieurs siècles de pensée économique et politique.
Je voudrais seulement poser une question beaucoup plus simple :
Que devient une société lorsque les mots dont elle se sert pour décrire ses activités essentielles ont cessé de décrire pour commencer à condamner ?
La question mérite probablement davantage qu’un billet.
Pour l’instant, je la pose. Et je la date.
Bien à vous.
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