Hitchcock, les oiseaux, la prédiction

The Birds avait imaginé un monde où la peur venait du ciel par l’intermédiaire de milliers d’oiseaux animés d’une volonté destructrice commune. Aujourd’hui, on s’aperçoit que cette situation devient en partie réelle.

Il y a toujours eu, dans les luttes entre les hommes, des armes venant du ciel : des flèches aux avions, des bombes et toutes ces petites merveilles qui tuent allègrement. Mais jamais ces outils n’avaient été associés à une forme d’intelligence individuelle. Aujourd’hui arrivent les drones.

Quelle différence y a-t-il entre les drones et les oiseaux d’Hitchcock ?

Les drones peuvent travailler en bande, avec un objectif prévu, ciblé ou même défini par eux-mêmes. Ils peuvent agir en nombre suffisant pour que celui qui est visé n’ait pratiquement aucun moyen de se défendre.

Cette situation est totalement nouvelle. Elle reconditionne la terreur. Car finalement, qu’est-ce que la guerre ? C’est la force, bien sûr, mais surtout la force qui génère la terreur. La force ne produit pas toujours la terreur ; elle peut parfois être utilisée autrement. Mais dans la guerre, elle devient essentiellement un outil de terreur.

Il est assez stupéfiant d’observer qu’un film d’épouvante puisse devenir, sous nos yeux, une réalité matérielle. Évidemment, Hitchcock n’a jamais imaginé que son film pourrait un jour prendre une telle dimension pratique. Pourtant, on s’aperçoit souvent que tout ce que l’homme est capable d’imaginer finit un jour par exister, d’une manière ou d’une autre, plus ou moins fidèlement.

Concernant cette nouvelle forme de terreur, il est clair qu’elle va s’amplifier. On peut déjà imaginer une propriété équipée de drones prêts à décoller automatiquement, commandés par l’électronique, qui s’envoleraient à la moindre alerte pour se précipiter sur toute personne pénétrant sur le terrain. Cela paraît aujourd’hui parfaitement faisable.

Qu’ils soient équipés d’armes létales ou non létales ne change rien au fond du problème : désormais, chacun peut imaginer qu’à tout moment, en n’importe quel lieu, un essaim de drones puisse surgir et attaquer. Objectivement, ce n’est pas rassurant.

La réponse à cela sera probablement toujours la même : interdiction.

Les drones seront déclarés trop dangereux… sauf pour les pouvoirs publics, sauf pour l’État, sauf pour ceux qui détiennent déjà le pouvoir. Autrement dit : interdits pour tous, sauf pour les plus dangereux, c’est-à-dire les amateurs de pouvoir.

Cette situation pose un problème du même ordre que ceux provoqués autrefois par l’invention de la poudre, de la mitraillette ou de la bombe atomique : des innovations face auxquelles l’homme ordinaire ne peut finalement pas faire grand-chose.

Cette réflexion nous ramène alors à notre question de fond : comment supprimer le pouvoir tout en conservant une organisation protectrice ?

Plus que jamais, cette question devient centrale.

La liberté individuelle et la prise de conscience des responsabilités qui vont avec restent probablement les seuls remparts face aux évolutions techniques de l’humanité, évolutions qui n’ont objectivement aucune raison de s’arrêter.

Au sujet des prises de conscience, récemment, après la lecture du livre « Le Déni » de Hélène Perlant, dans lequel elle évoque Marquis de Sade, que je n’avais jamais lu à 82 ans, j’ai acheté Justine.

Je dois avouer être resté assez stupéfait.

Le livre présente peu d’intérêt sur le plan sexuel, voire pornographique ; ces excès irréalistes me paraissent plutôt accessoires. Je me demande même dans quelle mesure Sade n’a pas utilisé cette apparence pour parler en réalité de quelque chose de beaucoup plus profond.

Il faut se rappeler qu’il écrit juste après la Révolution française. Il avait lui-même été victime des lettres de cachet royales, comme Mirabeau, et terminera sa vie interné pour ses oeuvres philosophiques.

Or son idée principale est assez simple. Pour lui, le bien et le mal, la vertu et le vice, font partie intégrante de la nature humaine. Et lorsqu’une société bascule majoritairement dans le bien ou dans le mal, l’individu qui appartient à cette société finit presque inévitablement par suivre ce mouvement.

Dans une société vertueuse, on s’intègrera par la vertu. Dans une société corrompue, on s’intègrera par la corruption.

Ce qui me fait penser que la sexualité irréaliste et perverse, dans Justine, sert surtout à mettre cette idée en scène. Justine représente la justice et la vertu ; les autres personnages représentent la corruption et le vice. Et comme ils sont majoritaires, ils tentent constamment de convaincre Justine d’abandonner sa vertu, puisqu’on ne peut plus réussir qu’en devenant soi-même corrompu.

Ce raisonnement reste troublant parce qu’il ressemble parfois beaucoup à ce que nous vivons aujourd’hui. Et il n’est sans doute pas anodin que cette réflexion apparaisse précisément au lendemain de la Révolution.

Le livre mérite donc d’être lu, à condition de ne pas se laisser enfermer dans sa façade scandaleuse. Je peux évidemment me tromper, car je ne suis pas spécialiste de Sade. Comme beaucoup, je n’en avais qu’une image simplifiée, qui ne correspond peut-être pas à la réalité de sa pensée.

Au fond, tout cela revient à constater que l’organisation humaine ne peut jamais totalement sortir des réalités naturelles dont l’homme est constitué.

L’idée qu’on ne pourra jamais éradiquer totalement le mal me paraît finalement raisonnable. Que donc, on ne pourra jamais faire uniquement le bien ; pas davantage uniquement le mal.

Dès lors, l’essentiel est peut-être simplement d’apprendre à distinguer les deux.

Il y a déjà longtemps, dans une vidéo, j’avais exprimé l’idée que la vie ressemblait à une ligne de crête séparant deux espaces, la vie et la mort : chaque action allant vers la vie relevait du bien, et chaque action allant vers la mort relevait du mal.

Avec le temps, je pense toujours ainsi. Tout ce qui est contraire à la vie relève du mal. Tout ce qui favorise la vie relève du bien. Ce n’est pas une croyance religieuse ou philosophique ; c’est essentiellement un constat pratique.

Chaque fois qu’un comportement nous entraîne vers la destruction ou vers la mort, c’est qu’il y a là une erreur, une faute, une forme de mal. Et chaque fois qu’un comportement nous rapproche de la vie, alors c’est probablement que nous avons pris la bonne direction, celle du bien.

Voilà finalement les pensées que m’inspirent aujourd’hui les oiseaux d’Hitchcock et la terreur moderne.

Bien à vous.

1 étoile2 étoiles3 étoiles4 étoiles5 étoiles (aucun avis)
Loading...
9 vues

A propos Henri Dumas

Je suis né le 2 Août 1944. Autant dire que je ne suis pas un gamin, je ne suis porteur d'aucun conseil, d'aucune directive, votre vie vous appartient je ne me risquerai pas à en franchir le seuil. Par contre, à ceux qui pensent que l'expérience des ainés, donc leur vision de la vie et de son déroulement, peut être un apport, je garantis que ce qu'ils peuvent lire de ma plume est sincère, désintéressé, et porté par une expérience multiple à tous les niveaux de notre société. Amicalement à vous. H. Dumas

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *