J’habite en ville, mais pas en centre-ville, dans une zone de maisons anciennes, toutes entourées d’un jardin ou parc protégé depuis des décennies par les règlements locaux d’urbanisme.
A ma droite en regardant la rue j’ai un jeune voisin, la quarantaine, très bien sur lui, plutôt beau mec. Je ne suis pas trop voisinage, je le connais peu, je ne sais pas quelle est son activité et, à mon âge, je ne me sens pas trop concerné. Son épouse est discrète, souriante mais très réservée. Ils ont trois enfants un peu turbulents, à qui plusieurs fois par semaine je renvoie le ballon par-dessus notre grillage commun. Tous les matins il part en voiture et ne revient que le soir. Il est rigolo, toujours en costume, chemise blanche et cravate, mais avec un sac à dos en cuir, pas de serviette ou attaché-case.
Il parle à tout le monde, il est très tactile, toujours la main sur votre bras ou sur votre épaule, il écoute tout ce que les habitants du quartier lui disent. Il est très actif le weekend. Il anime ou participe à toutes les associations du quartier et au-delà. Toujours prêt à aider, il dispose d’un atelier de bricolage où tous les outils sont en double ou triple. Ainsi prête-t-il à ceux qui le lui demandent, perceuse, disqueuse, tondeuse, tronçonneuse, etc…
Je n’ai rien à lui reprocher, mais, comment dire ? je trouve qu’il en fait un peu trop. Mais pas au point que cela indispose les autres. Je suis sans doute le seul à ressentir cela. Peut-être l’âge me rend-il un peu moins social…
Un fait est certain, tout le quartier l’adore, je ne vais pas perturber cette adhésion.
En fait ce que j’ai à vous raconter c’est produit hier, vendredi.
Il était parti le matin avec sa voiture, une ancienne Ford fiesta, il est rentré le soir avec une Mercedes-Benz Classe G II 500 449ch AMG Line 9G-Tronic de 170 000 € au malus de 100 000 €, soit 270 000 €.
J’étais sur le trottoir, j’arrivais de Leclerc, tout sourire, parce que j’aime les belles voitures, je lui dis :
- Dis-donc Ken, tu as une belle voiture, qui t’as prêté ça ?
- Elle est neuve, je viens de l’acheter.
- ….
J’en suis resté comme deux ronds de flan.
Toute la nuit cette voiture m’a encombré l’esprit. Le lendemain, elle était toujours là, magnifique dans l’allée de sa maison. L’extérieur beige clair et l’intérieur cuir caramel plus foncé, une splendeur, et le bruit de ses six cylindres…
Ce samedi matin le voisinage paraissait intimidé, les rares passants prenaient le trottoir en face et marchaient rapidement, tout en jetant un œil à la voiture.. Mon voisin jouait au ballon avec ses enfants.
Evidemment le ballon a atterri chez moi, je me suis rapproché de la clôture pour le renvoyer, et j’ai dit souriant :
- Tu as gagné au Loto Ken ?
- Non j’ai fait un PRA.
- Un PRA ?
- Oui, un Prêt Remboursable par Autrui.
Un peu étonné, ne connaissant pas ce type de prêt je lui demandais des précisions :
- Comment ça marche ce truc ?
- C’est simple vous indiquez une ou deux personnes que vous pensez solvables, votre banquier étudie le dossier à partir des data-fiches de la personne qu’il retient, revenus, crédibilité, solvabilité, conventionalité, etc… Si tout est bon, il vous accorde le prêt et le remboursement se fait par prélèvement sur le compte en banque de cette personne.
- Ah bon !!! Mais le mec qui paie, qu’est-ce qu’il dit ?
- Rien, c’est la loi.
Inutile de vous dire que je suis resté sur le cul, muet de stupeur.
- Mais, lui dis-je, ce n’est pas possible, il doit y avoir un truc que tu n’as pas compris.
- Pas du tout je suis banquier est un des créateurs du concept.
Voyant mon air ahuri, il a jugé utile de m’expliquer.
- Voyez-vous ce n’est que la continuité du PRA public classique. Il y a des années que l’Etat ou les collectivités pratiquent ce prêt, qui consiste à emprunter au nom d’une collectivité, mais en réalité anonymement, et à mettre les remboursement sur le dos des autres.
- En effet, mais ce n’est pas pareil.
- Mais si, dit-il. Le PRA anonyme classique ne change rien au principe. Je suis le Directeur adjoint de la Caisse des Versements, nous sommes les spécialistes du PRA. Le PRA anonyme, ou prêt d’Etat est au maximum de ses possibilités et met la crédibilité de l’Etat en danger. Hors, la consommation à 90% assise sur le PRA d’Etat est arrivée à un point de rupture qui pourrait détruire toute notre économie. Donc nous avons mis en place le PRA privé, il a été voté par l’Assemblée nationale la semaine dernière. Nous allons booster la consommation, ceux qui dépensent ne sont donc plus ceux qui paient. Nous nous sommes assurés que ceux qui paient ne soient pas pour autant ruinés, ils participent juste à l’économie, peu importe leur accord ou désaccord.
Nous étions alors en février 2030. Je suis rentré chez moi abasourdi.
Le mois suivant les 5 000 € mensuels de son crédit ont été débités de mon compte en banque, ne me laissant que 1 500 € mensuels pour vivre…
En 2035, la guerre civile que la PRA a déclenchée a été terrible.
Aujourd’hui en 2037, je roule dans une Mercedes-Benz Classe G II 500 449ch AMG Line 9G-Tronic dont je n’ai pas l’utilité, dont je me serais bien passé, mais…
Et surtout la guerre civile est terminée et l’Etat issu du conflit à l’interdiction absolue d’emprunter. Le PRA, public ou privé, a été déclaré immoral, définitivement.
La terreur fiscale n’existe plus, la transparence fiscale est totale, l’impôt est public et librement consenti par chacun.
C’est le bonheur.
Bien à vous. H. Dumas
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