Les magistrats et moi avons un point commun notable : nous sommes tous deux indépendants.
Ils sont indépendants et le revendiquent avec autorité ; je suis un travailleur indépendant ou du moins est-ce ainsi que je suis qualifié.
Curieusement, les conséquences de cette indépendance sont diamétralement opposées.
En ce qui me concerne elle me rend responsable de toutes mes actions. Par exemple, si sur un chantier, où je ne vais qu’une fois par semaine, le maçon ou le plombier font une bêtise, qu’ils me dissimulent, la responsabilité m’en est attribuée.
En ce qui concerne les magistrats au contraire la preuve de leur indépendance réside dans l’irresponsabilité totale quant à leurs propres décisions professionnelles.
Par ailleurs mon indépendance me met sous surveillance étroite de l’Etat à tous les niveaux. C’est-à-dire, au-delà de mon activité professionnelle, dans ma vie de tous les jours mes revenus sont épluchés, mes déplacements sont surveillés, mes conseillers les plus proches sont invités à me dénoncer, ce que je dis ou fais est sous censure.
Rien de tout cela pour les magistrats dont l’indépendance au contraire justifie leur liberté de penser et de dire, sous la forme la plus terrible du jugement. Qui lui-même m’est d’ailleurs totalement interdit, malgré souvent mes intimes convictions…
Par exemple, je ne peux pas dire que Bercy est majoritairement composé d’escrocs agissant en bande organisée, pendant que les magistrats, sans motif valable, étayé, sur de simples fausses assertions de Bercy, peuvent me traiter de fraudeur fiscal, me ruiner et me mettre au banc de notre société, en me collant en plus une prune.
C’est troublant n’est-ce pas ce différentiel de conséquences face à un même mot : indépendance ?
Mon indépendance me soumet aux autres, celle des magistrats les libère des autres.
Y a-t-il une explication rationnelle à cette étrange situation sémantique ?
Non, mais il y a une croyance : mon indépendance serait un potentiel vecteur d’injustice pour les autres, celle des magistrats serait au contraire une garantie de justice pour les mêmes autres.
A cette croyance s’ajoute un déguisement : la liberté des magistrats est un déguisement, ils jugent en réalité au service d’un pouvoir. Celui qui les a mis en place ou celui dont ils rêvent. En revanche ma liberté est vraie ; elle inquiète donc le pouvoir, quel qu’il soit, pour qui la liberté individuelle est le pire ennemi.
Nos deux indépendances sont des ennemis irréconciliables dans notre société. N’est-ce pas cela que l’on appelle la schizophrénie ?
Il paraît qu’on n’en guérit pas…
Bien à vous.
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